Le 23 octobre 2026
Soyons honnêtes : Le Canada suit-il la cadence ?
Introduction
Bonjour et merci de me recevoir aujourd’hui.
Pour ceux qui ne connaissent pas SoinsSantéCAN, nous sommes l’association qui représente les hôpitaux, les autorités de santé et d’autres organisations de soins de santé à travers le Canada.
La question que vous posez aujourd’hui semble simple : Le Canada agit-il assez rapidement pour mettre l’innovation au service des patients ?
Lorsqu’il s’agit de transformer la découverte scientifique et l’innovation en santé en de meilleurs soins pour les patients, en un réseau plus solide et en une valeur économique durable, les faits obligent à le reconnaître : non, nous pourrions beaucoup mieux faire.
Mais la réalité est plus nuancée qu’un simple « non ».
Le Canada réunit de nombreux atouts pour s’imposer parmi les chefs de file mondiaux : des chercheurs d’exception, des universités et hôpitaux de classe mondiale, des professionnels de la santé hautement qualifiés et des entreprises qui développent des médicaments, des technologies et des modèles de soins prometteurs.
Pourtant, trop souvent, les découvertes faites ici ne se traduisent pas en soins pour nos patients. Et lorsque cela se produit, les investissements, la propriété intellectuelle, les entreprises et les emplois spécialisés qui auraient pu se développer chez nous s’installent ailleurs.
Notre défi ne consiste pas seulement à produire plus d’innovations. Il s’agit de combler l’écart entre l’innovation que nous créons et la valeur que nous en retirons.
Et cet écart a des conséquences directes sur les patients, sur notre système de santé, sur les entreprises canadiennes et sur la prospérité à long terme de notre pays.
Un système de santé sous tension
Commençons par dresser le constat de notre système de santé.
Le Canada consacre environ 11,3 % de son PIB à la santé, contre une moyenne de 9,3 % pour l’OCDE.
Pourtant, nous ne comptons qu’environ 2,5 lits d’hôpital pour mille habitants, contre 4,2 pour l’OCDE, et 2,7 médecins praticiens pour mille habitants, par rapport à une moyenne de 3,9.
Parallèlement à cela, notre population vieillit : d’ici 2030, plus d’un Canadien sur cinq aura plus de 65 ans, tandis que des millions d’aînés font face à des maladies chroniques multiples.
Ces pressions vont bien sûr s’accentuer.
Le nombre de patients et la complexité de leurs besoins augmentent, et nous devons soutenir les professionnels de la santé qui les soignent au quotidien.
L’innovation peut nous y aider. Les nouveaux traitements, l’intelligence artificielle, les technologies numériques et les nouvelles approches de soins permettent d’améliorer les résultats et de mieux utiliser nos ressources limitées.
Mais il existe une tension fondamentale.
Les systèmes de santé à qui l’innovation profiterait le plus peuvent aussi être les moins en mesure de l’intégrer.
Lorsqu’un système de santé fonctionne sous une pression extrême, le personnel soignant manque de temps pour tester de nouvelles approches, les équipes de recherche manquent d’infrastructures, les gouvernements peinent à financer les nouveaux traitements et les hôpitaux ont du mal à s’adapter au changement.
Au Canada, même les innovations qui ont fait leurs preuves ont du mal à passer de la théorie à la pratique courante.
Et cette tension est particulièrement évidente en recherche clinique.
Essais cliniques : une force canadienne qui perd du terrain
Historiquement, le Canada a toujours été un chef de file mondial des essais cliniques.
En 2023, nous étions placés au troisième rang mondial pour les nouveaux essais cliniques et affichions le plus grand nombre d’essais en cours par habitant dans le G7.
Les essais représentent environ 3 milliards de dollars de dépenses directes par année au Canada. Ils soutiennent des emplois hautement qualifiés, renforcent nos institutions de recherche et offrent aux patients l’occasion d’accéder à des traitements prometteurs.
Pourtant, malgré ces atouts, la part du Canada dans les essais cliniques mondiaux serait passée de 6 % en 2021 à 4 %.
Le Groupe de travail fédéral sur le secteur des produits pharmaceutiques et des sciences de la vie a estimé que ce recul représentait une perte de 2,5 milliards de dollars en recherche clinique et près de 20 000 emplois.
Mesurons bien ce que ces chiffres signifient pour le Canada.
Lorsqu’un essai clinique s’installe ailleurs, nous perdons bien plus qu’un investissement immédiat.
Ce sont des opportunités manquées pour nos patients. Nous perdons une expertise scientifique, des emplois spécialisés et des partenariats précieux entre nos hôpitaux, nos chercheurs et l’industrie. Et les investissements futurs qui en découlent risquent de nous échapper eux aussi.
Pendant ce temps, d’autres pays agissent avec détermination pour attirer la recherche clinique.
L’Australie a régulièrement développé son secteur, tandis que la Chine s’impose comme une destination de plus en plus attractive pour les investissements en recherche.
Les entreprises choisissent où mener leurs travaux en fonction de l’expertise clinique, de la qualité des infrastructures, de la rapidité du recrutement, de l’efficacité des voies réglementaires et de la prévisibilité de l’écosystème.
La santé est aussi un secteur économique
Une autre dimension de ce défi mérite une attention bien plus soutenue.
La santé n’est pas seulement un service public ou un poste de dépense. C’est un secteur économique majeur, un employeur de premier plan, un acheteur d’envergure et un marché clé pour nos innovations.
Nous avons tendance à voir les dépenses de santé uniquement sous l’angle des coûts.
Pourtant, ces sommes alimentent un vaste écosystème économique. Elles déterminent quelles technologies sont testées, quelles solutions sont achetées, quelles entreprises décrochent leurs premiers clients et où iront les investissements de demain.
Les sciences de la vie constituent un secteur majeur au Canada. La RBC y recense plus de 2 000 entreprises, qui emploient jusqu’à 220 000 personnes.
Ces entreprises, aux côtés de nos universités, hôpitaux et instituts de recherche, génèrent une propriété intellectuelle précieuse, qu’il s’agisse de découvertes thérapeutiques, de dispositifs médicaux ou de technologies numériques.
Pourtant, trop souvent, la propriété intellectuelle issue de la recherche canadienne est rachetée par des acteurs étrangers et commercialisée ailleurs.
Nous produisons la science, mais nous ne retenons pas toujours les entreprises, les investissements, les emplois qualifiés et l’activité commerciale qui pourraient en découler.
Voilà la dimension économique de notre retard en matière d’innovation.
Posons-nous la question : quelle valeur scientifique, commerciale et économique tirons-nous vraiment de nos investissements massifs en santé ? Et quelle part profite réellement aux Canadiens ?
Pour les membres de SoinsSantéCAN, ces questions sont très concrètes.
C’est au sein des hôpitaux, des autorités de santé et des instituts de recherche que l’innovation rencontre les patients et se heurte aux réalités du terrain.
Ce sont eux qui mènent les essais cliniques, produisent les données probantes, forment les talents et déterminent si une nouvelle approche peut s’intégrer dans la pratique quotidienne.
Ce ne sont pas de simples points de chute où les innovations sont utilisées une fois l’important travail accompli.
Ils sont des acteurs indispensables du développement, de l’évaluation, de la validation et du déploiement.
Pensons à ce qu’implique la participation d’un hôpital à un essai clinique.
Cela demande du personnel infirmier de recherche disponible pour recruter les patients, des espaces cliniques adaptés, des systèmes de données fiables et des équipes capables d’intégrer la recherche en toute sécurité dans les soins de tous les jours.
Il en va de même lorsqu’une entreprise canadienne cherche à décrocher son premier client.
L’organisation de santé qui évalue et teste une innovation prometteuse apporte bien plus qu’une vente : elle fournit la validation sur le terrain qui permet à une entreprise de bonifier son offre, de susciter l’intérêt des investisseurs et d’accéder à de nouveaux marchés.
Lorsque ce parcours est semé d’embûches, les entreprises ont de bonnes raisons d’aller tester, lancer et déployer leurs innovations ailleurs. C’est pourquoi nous devons reconnaître nos établissements de santé comme des piliers de notre base industrielle et d’innovation. Leur capacité opérationnelle compte non seulement pour les soins qu’ils dispensent aujourd’hui, mais aussi pour la prospérité économique qu’ils peuvent générer demain.
L’épreuve ultime : l’innovation bénéficie-t-elle aux patients ?
Naturellement, la mesure ultime de l’innovation en santé réside dans la capacité des patients à en bénéficier réellement.
Et sur ce plan aussi, le Canada fait face à un défi de taille.
Selon les données publiées, le Canada se classe au dernier rang du G7 pour l’accès en temps utile aux médicaments innovants.
Seuls 18 % des médicaments disponibles à l’échelle mondiale sont remboursés par nos régimes publics, contre une moyenne de 28 % dans l’OCDE.
D’autres études indiquent que les Canadiens doivent attendre en moyenne plus de deux ans entre l’homologation réglementaire d’un traitement et son remboursement public.
Pour les patients, la différence entre homologation, remboursement et accès réel n’a rien de théorique : c’est ce qui détermine si un traitement prometteur constitue ou non une option concrète.
Pour les entreprises pharmaceutiques, la prévisibilité de l’accès au marché influence directement l’endroit où les produits sont lancés, où les essais sont menés et où les investissements se concrétisent.
Le défi de l’innovation ne s’arrête pas lorsqu’une découverte est faite, ni même lorsqu’un médicament est homologué.
Il englobe tout le parcours, de la recherche et développement à la commercialisation, l’adoption et l’accès des patients.
Une innovation qui n’atteint jamais le patient reste un potentiel inexploité. Nous devons redoubler d’efforts pour que les innovations déploient tout leur potentiel.
Le contexte international
Nous devons également prendre conscience que le Canada fait face à une concurrence internationale.
D’autres pays investissent massivement dans leurs infrastructures de recherche, attirent les talents, renforcent leur capacité en essais cliniques et réunissent les conditions nécessaires à l’essor de l’innovation.
La Corée du Sud, leader reconnu en la matière, offre une comparaison saisissante.
Selon les données disponibles, la Corée du Sud a augmenté ses investissements en recherche et développement d’un peu plus de 2 % de son PIB en 2000 à près de 5 % en 2020.
Au cours de la même période, l’investissement du Canada est passé d’environ 1,9 % à 1,6 %.
Il ne s’agit pas pour le Canada de copier le modèle d’un autre pays.
L’enjeu est de comprendre que la capacité d’innovation se bâtit dans la durée.
Conclusion : De la découverte aux soins
Que devons-nous retenir de tout cela ?
Le Canada ne manque ni de talents scientifiques, ni de capacités de recherche, ni d’esprit d’entreprise.
Nous avons les chercheurs, les institutions, les entreprises et l’ingéniosité nécessaires pour rivaliser avec les meilleurs au monde.
Mais les signaux sont clairs et difficiles à ignorer :
Notre part des essais cliniques mondiaux a régressé.
Nos découvertes prometteuses ne deviennent pas toutes des réussites commerciales canadiennes.
Nos patients n’ont pas toujours accès en temps opportun aux médicaments novateurs.
Notre système de santé fait face à des pressions sans précédent : l’innovation et la capacité de l’intégrer sur le terrain s’imposent plus que jamais comme une priorité.
Ces enjeux sont indissociables. Mais l’ampleur du défi doit aussi nous rappeler l’ampleur de l’opportunité qui s’offre à nous.
Le Canada possède la recherche. Nous avons les talents, les institutions de santé, les entreprises et, surtout, les patients qui ont tout à gagner de l’innovation.
Ce que nous ne devons pas tenir pour acquis, c’est notre aptitude à faire converger toutes ces forces.
La question n’est pas de savoir si le Canada est capable d’innover.
Nous savons que nous en sommes capables.
La question est de savoir si nous saurons traduire cette innovation en des soins de meilleure qualité, en une économie plus robuste et en une prospérité durable.
Voilà le constat. Mais c’est aussi une immense opportunité.
Notre objectif ne doit pas être seulement de découvrir l’avenir de la santé, mais de concrétiser sa promesse — au bénéfice des patients du Canada et du monde entier.
Merci.


